Après un faux départ début juin, j’étais resté sur ma faim. Parti pour une longue croisière - destination Espagne, Portugal, et plus si affinité - j’avais dû rebrousser chemin en vue du Cotentin en raison d’une consommation d’huile excessive et qui s’aggravait à vue d’œil, littéralement.

Après intervention drastique sur cette bonne vieille machine-à-coudre de moteur, j’ai donc récidivé et suis reparti le jour de la fête nationale (faut-il encore des majuscules?), la conscience tranquille d’avoir fait le nécessaire : nouveaux pistons, segments, soupapes, guides-soupapes, … j’en passe et des meilleurs. Une vraie cure de jouvence pour un moulin de 30 ans d’âge et qui en a vu de toutes les couleurs, de toutes les vagues et de toutes les mers. Mais n’espérons pas de tranquillité de l’esprit lorsqu’on part en croisière, la suite me le prouvera.

Comme presque toujours les vents sont contrariants au départ: il n’y en a pas, où alors il vient de la direction où on veut aller. Ce premier jour, il ne se lève que paresseusement l’après-midi, suroît comme diraient les Bretons (faut-il une majuscule?), mais devient quand-même presque jolie brise. La Bretagne est encore loin et je décide de tirer mon premier bord jusqu’au DST (Dispositif de Séparation du Trafic), TSS (Traffic Separation Scheme) ou "l’autoroute" si vous préférez. Le courant se met de la partie aussi, c’est-à-dire il m’éloigne vite et bien du cap souhaité.

Les notions de cap compas, cap vrai et route sur le fond sont bien connus de tous pour être amplement discutés dans les manuels d’initiation à la navigation. Mais l’on ne parle à mon sens pas assez du cap souhaité, qui coïncide rarement avec aucun de ces trois.

 

 

L’intention était de contourner le Cap Gris-Nez, si joliment appelé grizenèze par certains équipages exotiques de cargos qui doivent signaler leur passage. Ensuite passer devant Boulogne pour longer l’autoroute jusque dans la Manche. C’est compter sans Murphy. Première vexation de cette croisière, au moment où je vire de bord, ayant atteint le bord du rail réservé aux gros, le vent tombe, et le courant reste seul à me contrarier. Et j’abandonne lâchement toutes les bonnes résolutions prises avant le départ, notamment de ne recourir au moteur qu’en cas de besoin, de tirer des bords quand il le faut ou d’attendre le retour d’Eole quand il est occupé ailleurs. Je refais donc tout le chemin perdu au moteur, pour arriver devant Boulogne avec le début de la renverse, et déjà tard le soir. Je ne résiste pas à l’attraît d’une douche et d’une nuit de repos…

 

 

Reparti de très bonne heure le lendemain je bénéficie d’un petit force 2 au bon plein, qui me donne l’illusion d’avancer vers la dernière des bouées du Vergoyer, située au coude de l’autoroute. Mais au fur et à mesure que la côte s’éloigne le vent faiblit encore et je ne suis plus porté vers ma destination que par le courant. Il en sera ainsi durant les deux prochains jours, qui ne seront marqués que par de petites risées intermittentes et par l’alternance des courants de marées, portants puis contraire …

 

A force de patience nous atteignons malgré tout le Cotentin et son Cherbourg dans l’après-midi du deuxième jour. Il y fait beau et très chaud, comme (presque) chaque fois que j’y passe. Comment cet endroit a-t-il pu inspirer l’auteur des ‘Parapluies de Cherbourg’ ? Je fais le plein de carburant, car la carte bancaire n’avait pas fonctionné à Nieuport. Tant pis pour la caisse de bord, la différence de prix est pratiquement du simple au double entre notre mazout ‘rouge’ et le ‘gazole’ français.Après un faux départ début juin, j’étais resté sur ma faim. Parti pour une longue croisière - destination Espagne, Portugal, et plus si affinité - j’avais dû rebrousser chemin en vue du Cotentin en raison d’une consommation d’huile excessive et qui s’aggravait à vue d’œil, littéralement.

Notez que le port de Chantereyne vous laisse le choix de prendre une place sur un des pontons visiteurs reliés au quai, donc à toutes les commodités, ou de rester sur le ponton d’attente à l’entrée de la marina. Utile par exemple pour attendre la marée favorable pour passer le Raz Blanchard, connu pour ces courants impressionnants. La jolie cheftaine de port me propose très gentiment une place visiteur sur un des pontons, avec accès aux sanitaires etc, mais par paresse je décide de rester sur le ponton d’attente, de faire un brin de toilette à bord, de me préparer le maquereau pèché en mer le jour-même, et d’aller dormir tôt. Retenez que le prix pour la nuitée est le même. Ne le faites donc pas par esprit d’économie. Mais par paresse. Comme moi. Les différentes sources d’info -le McMillan-Reeds, Bloc Marine, les revues nautiques…- concordent à proposer des courants de marée plutôt corsés devant la côte du Cotentin et à hauteur du célèbre Raz Blanchard, surtout en vives eaux. Cela correspond également à ma propre expérience (un jour, sur un 42 pieds, devant l’île d’Alderney, ou Aurigny, moteur à ¾ régime, environ 6kn au loch et cap au 80°, le GPS nous donnait un SOG (speed over the ground ou vitesse sur le fond) de 2 kn, et un COG (course over the ground ou route vraie) d’environ 280°! Le lendemain matin donc je choisis mon heure de départ de telle façon que j’aurais le courant de marée favorable au moins jusqu’aux Casquets, quelques rocailles qui se trouvent juste à l’W d’Alderney sur et même dans le chemin pour aller là où je prétends aller. Cela me vaut de devoir sortir de Cherbourg par nuit encore noire agrémentée d’une piètre visi. Je dois m’approcher à tâtons du mur vaubanesque qui protège le port et sa ville célèbre pour ses parapluies –allez savoir pourquoi- pour ensuite me fier aveuglément au feu à secteurs qui marque la sortie W. Parfois ça paie de faire confiance. Je sors sans rien cogner, et il y a même du vent. Pour quelques dizaines de minutes seulement. Un effet de côte, une fois de plus ? Ensuite le bateau se dandine lascivement, porté par le courant plus que par le vent, mais dans le bon sens. Le Grand Faiseur a lu et fidèlement exécuté les prévisions météo : l’anticyclone étendu promis pour s’installer sur presque tout l’Atlantique et une grande partie de l’Europe occidentale est bien là, avec le temps méditerranéen qui va de paire, y compris le vent pour promenade de demoiselles et aussi capricieux qu’elles. Du 0 à 2 Bf, de direction variable et le plus souvent inutilisable. Enfin vous connaissez… Malgré cette conjoncture j’arrive tout-de-même à passer Alderney, ou presque, avant la renverse. Par conséquent je mets des heures ensuite pour passer les Casquets. Mais surtout, vexation suprême, j’ai l’impression que l’île de Guernesey, une silhouette dans la brume de chaleur, se déplace avec moi. Bref, il est donc bien tard déjà la nuit suivante quand je parviens à la semer. La faiblesse éolienne et la puissance des courants me porte plus au sud que je ne le souhaitais et je passe à les frôler les Roches Douvres. Le croiriez-vous, en plein jour, le lendemain étant bien avancé déjà. Je dois avouer que je récidive très régulièrement avec mes petites entorses à la promesse que je m’étais faite de recourir le moins possible au moteur. Mais on est en vacances, non ? Et donc, rien n’est dû. Sur ma route, une ligne aussi droite que possible vers la Pointe de Bretagne, soit le chenal du Four et l’île d’Ouessant, je ne rencontre pour ainsi dire pas de bateaux. Normal sans doute, la plaisance reste généralement le long de la côte, et les professionnels au large, les pècheurs préférant apparemment harceler les plaisanciers… C’est dire que sans aucun contact visuel avec le monde réel, on perd quelques notions de la réalité, à commencer par la notion du temps, qui depuis Einstein est devenu une réalité très relative à plusieures dimensions. Ainsi par exemple je serais incapable de dire de mémoire le temps que j’ai mis entre le moment où je ne vois plus Guernesey et celui où je revois la côte, à hauteur de l’île de la Vierge, suivie de l’entrée de l’Aber W’rach et de l’Aber Benoît. Mais quel beau spectacle ! A faire peur aussi. Des rochers de toutes les formes, mais surtout pointues… avec pour point dominant le phare de l’Île Vierge réputé un des plus hauts sinon le plus haut de cette partie des côtes de l’Hexagone. Freud doit se délecter posthumément (permettez ce néologisme un peu facile) de ce que le plus phallique de ces symboles ait été dédié à la Vierge. La preuve qu’il avait bien raison, le bougre… Connaissant l’Aber W’rach pour y être entré plusieures fois dans le passé et dans toutes sortes de conditions, y compris nuitamment et par brouillard, je ne mets plus un point d’honneur à prouver que je peux le faire. Ainsi donc je poursuis mon chemin et embouque le chenal du Four, pour arriver fin d’après-midi dans la marina du très pittoresque Camaret, dont descendait le célèbre curé, mais là, je dois confondre plusieures chansons. Normal après tout ce temps en mer. La nuitée est un rien moins chère qu’ailleurs mais la douche est payante, ce qui réduit l’avantage. Le lendemain, je largue, avec la ferme intention de ‘faire’ tout le Golfe de Gascogne sans m’arrêter en route. Et la meilleure façon de s’y prendre c’est d’éviter la tentation en faisant route droite sur La Corogne situé à peu près à 330 milles, à la pointe de la Galice. Je contourne donc l’Ile de Sein et sa Chaussée mal pavée par l’ouest, et j’ai la chance de pouvoir brancher le régulateur d’allure, au bon plein tribord, avec une jolie brise d’une régularité de métronome. L’idéal, mais de courte durée. A peine sorti de la Chaussée de Sein le vent mollit et devient trop irrégulier pour que le régulateur y comprenne encore quelque-chose. Mais la houle océanique est bien là. On ne s’en aperçoit que par le mouvement de lent roulis, qui rendrait malade plus d’un équipier… mais je suis seul à bord. Et je me force à aimer ça. Je n’avance guère. C’est la première visite d’un détachement de mes dauphins chéris. Je ne me lasserai jamais d’observer les jeux de ces sympathiques mammifères, qui font leur carrousel incessant autour du bateau, comme s’ils étaient aussi contents que moi de nous retrouver. J’en arrive à leur parler comme si c’étaient de vieux potes que je n’avais plus vus depuis quatre ans (mes derniers ‘Golfes’ datent de 1999 et 2000). Par la suite j’en verrai tellement souvent que c’est à ce demander si ce sont toujours les mêmes ou s’il y en a tellement partout qu’on ne voit chaque fois qu’une petite partie d’un énorme troupeau réparti sur tout le Golfe de Gascogne et l’Atlantique. Plus d’un nycthémère et demi depuis Camaret, et je n’ai fait qu’une centaine de milles. Le journal de bord et mes plots sur la carte me racontent que j’ai fait de nombreuses heures à environ 2kn. Le plus déprimant alors, c’est de calculer l’ETA (Estimated Time of Arrival) : une grosse centaine d’heures, ou plus de quatre jours à se dandiner sous un soleil de plomb… avec les dauphins pour seul divertissement. Et un rare plaisancier en mal de parlotte par VHF. J’apprends que celui-là revient de la Méditerranée avec sa famille et il se plaint amèrement de l’inexactitude des prévisions météo : on lui avait promis des vents du secteur ouest et il n’en a pas eu du tout. Mais ce n’est pas chez moi qu’il doit venir se plaindre et je poursuis mon chemin. Enfin j’essaie. Je vous fais grâce des détails du reste de cette traversée. Sauf pour la dernière demi-journée, que je garde en mémoire. Quand je commence à recevoir les stations côtières espagnoles, elles annoncent du noroît 3 à 4. Et de fait, oh miracle, à un moment donné une jolie brise se lève. Mais venant droit de La Corogne ! Ayant la promesse de nord-ouest à l’esprit je décide de tirer mon premier bord vers la côte, tribord amures, en espérant pouvoir profiter plus tard des promesses faites, qui ne peuvent donner qu’un vent adonnant. Mais Murphy frappe encore : arrivé près de la côte, à une bonne trentaine de milles à l’est de la ria de mes désirs, le vent ne tourne pas. Il tombe. Tout à fait. Et je dois refaire tout le chemin perdu sur une mer proverbiale d’huile. Contraint et forcé, je lance le moteur à petit régime, un peu par dépit et surtout pour ne pas devoir aborder de nuit une entrée de ria inconnue. La suite me montrera qu’il n’y a rien à craindre : la ria forme un entonnoir qui ne peut que vous emmener à bon port… Où j’arrive donc en début de soirée du quatrième jour depuis Camaret.
    Juillet 2004